27 octobre 2008

Le bleu eighties

diva.jpgFeuilleter souvent Le petit livre des couleurs de Michel Pastoureau. On évoquait au coin du feu il y a quelques jours, avec un ami sensible aux détails, les couleurs de nos années d’enfance. Il parlait du bleuté particulier des années 1980, le bleu de Beineix, de 37°2, le bleu de Philippe Djian et de certains tailleurs qui assuraient en Rodier, le bleu venant recouvrir les oranges et marrons, le potager seventies de salons donnant la nausée. Le bleu et son odeur de Drakkar Noir, empestant la virilité surjouée de la décennie préférée du marché. Le bleu du curaçao, les verres à cocktail triangulaires trempés dans un sirop sucré, l’alcoolisme à la Dallas, endimanché, l’hégémonie des classements, le Top 50, les personnalités préférées des Français, toute cette tyrannie de la mode et du branché, infiniment moins souple qu’aujourd’hui, où la multiplicité des tribus permet de trouver la sienne, une niche, et de s’y lover, à l’abri. Les années 1980 et l’invention du mainstream, courant dominant ravageant tout sur son passage, la littérature en apnée durant toutes ces années, le cinéma comme un clip toujours recommencé, la télévision à son heure de gloire, inévitable, et son tunnel dominical comme une plaie ouverte, hebdomadaire. Cet ami se souvenait de titres d’émissions oubliées, Psy Show, tout ce déballage sexo, la fausse subversion d’une sexualité elle-même normée jusqu’à l’os. La décennie maudite de nos enfances, pas tant enfants du rock qu’enfants de la variété, un cauchemar musical en fond sonore, les bars dans les appartements, les mères brushées et les pères avec d'étranges sacs à main qu’ils appelaient sacoches pour qu'on ne rie pas trop, leurs cuirs du week-end, le holster déposé sur la table d’entrée – enfants de flic, un métier, les Bic rouges oubliés sur le canapé – enfants de profs, allant à l’école avec l’impression d’entrer dans le bureau de leurs parents, la mallette près de la porte, les pères à documents importants – enfants de gens dans les affaires (le mystère enfantin du mot "affaires"), les premiers micro-ondes (une femme y avait mis son chat à sécher), le BeBop, téléphone purement parisien, une blague propre aux capitales, tous les génériques de dessins animés qui dégoûtent encore des années après – rien de pire que la vision de trentenaires corporate en train de les entonner à tue-tête – qu’ensevelis sous les décombres Ulysse 31, Albator et consorts étouffent et disparaissent, qu'ils nous laissent. La décennie 1980, toute de bêtise et de cupidité, d’épaulettes et de boutons dorés, de mauvais goût et de culte du loisir, étendant son spectre au-delà du temps libre, l'intimité elle-même enloisirée, la mode de l’échangisme nauséeux, Patrick Sébastien et toute cette sexualité beauf, épaisse et assumée, le travail lui-même saisi par l’entertainment, sommé de devenir le lieu de l’assouvissement ludique des pulsions argentières, les improductifs pour qui des sigles étaient spécialement inventés, le RMI de 1988, les nouveaux pauvres, les premiers reportages sur le Sida et le grand n’importe quoi meurtrier des journalistes et de leur "cancer gay", Le Pen omniprésent, le tennis du dimanche matin, l’esprit de la win, "ça va fort", "une femme Barbara Gould", "il a la voiture, il aura la femme", "Axe, un déodorant pour homme", Grace Jones et sa bouche gigantesque, Mitterrand se muant à vue d’œil en pharaon, les filles hurlant Patriiick au Zénith, Bernard Tapie présentant Ambition en blazer, la répétition du mantra de l’entrepreneur, les challenges, le Japon au sommet de son absurdité, avant l’arrivée des adolescentes déjantées au cœur de Tokyo, les Atari bicolores, les Amstrad CPC 6124, le traitement de texte en vert sur noir, le paquet de Camel à 8 francs, le smurf, les tubes de l’été, Marcia Baïla et la voix électrique de Catherine Ringer, les autos-tamponneuses du Canet, mes sœurs comme des adultes lointaines, mystérieuses, au courant de certaines choses, auréolées, les walkmans, les cours d’EMT dont on sortait couverts de colle ou de purée, le Duralex des cantines – t’as quel âge, toi ? – 33, répondait Nicolas, 8 ans, qui vomissait son flan Alsa à la fin du repas. Claire Maillard, Delphine Siguret, Nicolas Mavroïdis, Paquito Rodriguez, Tony Journo, Laurent Abidjan, Stéphane Vacher, Vanessa Attia, des noms d’école, de boums, de slows. Des noms d’ennui sous le préau, des noms d’angines attrapées au centre aéré, des noms de samedis après-midi, le clan de ceux qui mangeaient à la cantine et restaient à l’étude, les 3X8 de l’école primaire, Coluche, Daniel Balavoine, Thierry Sabine, les morts qu’on devait pleurer sans même savoir qui ils étaient, les tubes humanitaires, Aznavour et l’Arménie, We are The World, Prince en avance de mille ans avec tout ce violet, toutes ces chemises à jabot, tout cet érotisme suintant et trop mystérieux pour l’époque, une décennie transparente, libérale, dénuée de tragique, érigeant le plaisir et la victoire en principes totalitaires, des années tournant sur elles-mêmes, des hamsters. Une décennie inhospitalière pour les perdants, les distraits, les lents, les romantiques, les contemplatifs, les désaxés, les indécis, les paumés. Une décennie qu'il fallait parfois traverser en ayant l'impression d'être tout ça à la fois. Une décennie depuis bientôt vingt ans passée. Et ce bleu électrique comme la condensation physique de ces années auxquelles on souhaite aux enfants d’aujourd’hui d’échapper, quels que soient les atours revival dont elles pourraient se revêtir. Qu’ils profitent des blancs et beiges et gris de ces années subtiles et complexes. Et s’ils entendent dans la bouche de leurs parents trentenaires "ce n’est plus que ce que c’était", qu’ils sachent que pour un nostalgique, soupirent au moins dix soulagés.

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Commentaires

waouh, j'en ai le souffle coupé, viens de lire en une traite , toute une mémoire en feuillets de papiers variés ..papiers chiffons ..papiers illusions...papiers pollutions...
Et l'image du hamster ...dans sa cage dorée...
toutes âmes se terrent ... et les marmottes aux petits yeux miniatures dans leurs métalliques voitutures.

tiens dans les livres je reprendrais bien du "Bartleby".

Écrit par : honshuku | 31 octobre 2008

Heureusement que je n'ai pas la manie du stabilo pour retenir telle phrase ou tel mot, mon écran serait tout bleu fluo.

Écrit par : slevtar | 01 novembre 2008

comme cela est curieux de voir son nom inscrit sur une page inconnue, en proximité avec d'autres noms, proches mais maintenant et déjà si loin...

Écrit par : Claire Maillard | 05 novembre 2008

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