17 février 2009

Rétropédalage

 

diplo.JPGBientôt, dans dix jours maintenant, il va falloir partir - et on voudrait des rênes tendues, une pédale de frein, un décélérateur de particules, n'importe quoi pour faire reculer ce moment. Remballer les livres qui ont accompagné l'écriture, le clavier, le cendrier, les tasses à café. Fermer les volets donnant sur le château, couper le chauffage, rendre les clefs. Bientôt, c'est ainsi, il va falloir retourner à l'univers entier, loin des hauts murs beiges qui protégeaient. Bientôt, et à vrai dire déjà en partie, le travail, l'autre, celui qui tient les cordons de la bourse et qui étouffe jours et nuits, semaines et week-ends sous les préparations de cours et les copies - ce travail si méprisé ces temps-ci, où on fait passer les enseignants-chercheurs pour des parasites et des fainéants, quand je n'en connais pas un qui sache entre septembre et juin ce à quoi ressemble un week-end sans travailler, quand je n'en connais pas un qui n'ait admis que la fin du dîner ne marque pas l'entrée dans la soirée mais sonne l'heure de se remettre au travail, quand je n'en connais pas un qui ne s'escrime pour ses étudiants malgré un salaire risible, quand je n'en connais pas un qui ne vive cette existence laborieuse brillamment relatée par Pierre Jourde -, ce travail, donc, reprendra ses droits, grignotant tout l'espace qui s'était rendu disponible à l'écriture pendant ces six mois. Bientôt, il va falloir retourner à ces moments intersticiels où écrire est un projet, à ces trajets en métro ou en train durant lesquels on griffonne deux lignes pour plus tard, à ces heures éparses, volées, qui laissent le temps d'un paragraphe. Bientôt, c'en sera fini des journées étirées entièrement passées sur le clavier, et de la nuit tombant sur le parc. Bientôt, c'en sera fini du silence et de la paix, du vent dans les marronniers et du gel persistant. Bientôt, c'en sera fini du dépaysement ressenti dans le centre historique de Champs-sur-Marne, de son Café de la Poste et de sa boulangerie. Bientôt, c'en sera fini du temps, tout simplement. Bientôt, je me souviendrai de cette paix offerte comme d'un mirage, et seul le manuscrit que ces mois m'auront permis d'achever me confirmera qu'elle a existé. Bientôt, si la pente politique des temps courants se poursuit, personne ne me croira lorsque je dirai avoir été payée pour écrire six mois durant, par des gens qui n'avaient rien à y gagner, qui n'étaient mus que par la conviction qu'il est nécessaire de soutenir la création et qu'une société a besoin d'artistes, d'intellectuels (d'improductifs, diraient d'autres) si elle ne veut pas mourir. Bientôt, je dirai que fut un temps, il y avait des médiathèques publiques, où les gens pouvaient emprunter gratuitement livres et disques, où le personnel se démenait pour que la culture soit accessible à tous, y compris et surtout dans les lieux dont elle semblait éloignée. Bientôt, je dirai qu'il y avait alors des politiques culturelles, et j'aurai l'air d'un diplodocus jurant qu'un monde englouti se trouve sous les décombres. D'ici là, un livre, j'espère, paraîtra, au cœur du prochain hiver. Ce sera ma seule preuve. Et finalement le seul moyen dont je disposerai pour remercier tous ceux qui ont rendu cette liberté possible, habitable. Cécile Bénattar bien sûr et d'abord, qui au SAN a depuis le début porté le projet de cette résidence à bout de bras et qui m'a accompagnée tout au long de ces six mois, Marie Boyer et tous les personnels des médiathèques qui ont réussi l'exploit d'organiser cinq rencontres avec un auteur inconnu sans laisser voir le moindre signe de lassitude, et l'exploit encore plus remarquable d'y amener un public, Xavier Person et le Service Livre du Conseil Régional d'Île-de-France qui ont financé la bourse d'écriture, Valérie Rouxel au Conseil Général de Seine-et-Marne qui a dès le début rappelé à tous ce qu'était une résidence et m'a protégée de l'éparpillement, Éric Morency qui m'a courageusement baladée et suivie, caméra à l'épaule, et m'a fait faire n'importe quoi avec une constance désarmante, Isabelle Terroir qui à chaque rencontre m'envoyait un sourire bienveillant m'encourageant à continuer d'écrire et, bien sûr, les habitants du château. M. Charpentier, le conservateur encore en poste au début de la résidence, qui avait accueilli le projet à bras ouverts ; le gardien qui accompagnait mon père au dernier étage, "là où il y a la petite qui écrit" ; Françoise qui a fait en sorte que le déménagement à mi-parcours se fasse dans la douceur, jusqu'à l'agrémenter de bougies assorties au tapis ; Fabrice qui m'a aidée à déménager alors que rien ne l'y obligeait et a accueilli dans un vent glacial les collégiens venus en visite au château, Catherine que je n'ai jamais vue cesser de sourire. Et puis Bruno Nigita qui m'a intégrée au beau projet qu'il mène avec ses élèves au collège du Luzard. Et ces élèves, justement, et leurs textes parfois bancals, parfois maladroits, mais toujours sincères. Ces noms, ces gens, ne diront peut-être rien à quiconque. Mais qu'ils lisent le prochain roman ou non, c'est aussi pour et grâce à eux qu'il verra le jour. Parce que, fut un temps, des gens se dévouaient pour une cause ne leur rapportant rien - la culture, ça s'appelait (ou l'art, au choix). À vous les temps modernes.

26 janvier 2009

Faire lire

Capturer.JPGLe moment est venu des premières lectures par des proches, des premières pages confiées avec anxiété à des regards aimants. Le moment est venu de l’attente inquiète de leur jugement. Le moment est venu de s’exposer à tous les malentendus, d’être à la merci du moindre mot incompris. Le moment est venu de découvrir qu’un personnage se révèle faible quand on le voulait fort, qu’un paragraphe est anxiogène quand on le pensait réconfortant. Le moment est venu de ne plus savoir si ce qu’on a écrit jusqu’ici a un sens. Le moment est venu de résister à l’envie de tout jeter. Le moment est venu d’accepter que deux lecteurs me parlent de ligne de fuite à la lecture des premières pages, l’un pour m’en féliciter, l’autre pour me le reprocher. Le moment est venu d’admettre que le flottement voulu dans le récit en déstabilisera certains et en séduira d’autres. Le moment est venu de voir comment les personnages font désormais leur vie. Le moment est venu de mourir de trouille, le moment est venu de se dire qu’il s’agira peut-être du dernier manuscrit, de trouver l’écriture bien cher payée. Le moment est venu de ne pas pouvoir s’empêcher de penser au texte suivant. Le moment est venu de ne pas vouloir que la résidence prenne fin dans un mois, de souhaiter pouvoir continuer à se réfugier dans le nid beige du rez-de-chaussée. Le moment est venu de faire lire – et de cette surprise : on n’écrit pas pour être lue, mais pour le vertige de l’être quand même.

07 janvier 2009

Just a perfect place (sans commentaire)

SNC00166.jpg

04 janvier 2009

Clair-obscur

oss_4.jpgA Rome, voletaient dans l’air des éclats ocrés, roses, sable, la langue inconnue tanguait, les pavés résonnaient du son ancien des villes ayant trop de siècles, le café se muait en drogue mystérieuse et sophistiquée, la maison colorée attendait derrière un porche, au bout d’une allée, au fond d’un jardin, à l’extrémité d’une rue – elle attendait, nichée, en désordre, offerte. Des oranges pourrissaient sur le sol, tombées d’un arbre immense, le vin était blanc et sec, l’air froid, bleuté, clair comme de l’eau. Dans une crypte, les os de 4 000 moines étaient disposés en arabesques, formaient des rosaces de côtes, de vertèbres, de pelvis, des murs entiers de crânes, éclairés à la bougie – l’étrange respect qui émanait de cette œuvre démente. A la villa Borghèse, de sombres Caravage et les statues vivantes du Bernin, sous les trompe-l’œil de grands illusionnistes, offraient leur lot de questions. On savait que c’était un de ces moments auxquels, plus tard, on repenserait – le déclic rapide du souvenir, discret. Seul James Salter pouvait s’en accommoder, avec sa science du fragment, de l’éphémère, des choses douces mais qui passent, amniotiques. On avait laissé avant de partir Nullipare de Jane Sautière, lu d’une traite la nuit précédant le départ – qui nous avait abandonnée vers 3 heures du matin, le souffle coupé, comme l’année dernière Sentinelle d’Anne Thébaud. Un livre sans issue, sans recours, impitoyable, un livre à la première personne ne laissant rien dans l’ombre de ce qu’on apprend sur soi au fil des ans – dans sa version psychanalytique, toujours la plus dure. Un de ces livres extra-lucides qui effraient et glacent – l’effet d’un verre d’eau gelée reçu en plein visage. Un de ces livres qui doivent exister. Un de ces livres qu’on ne se souhaite pas d’avoir un jour à tenter d’écrire, parce que cela voudrait dire qu’on aurait perdu l’indulgence, envers soi comme envers les autres, et l’envie, qui sauve et console, de toujours laisser une chance. Etre prise d'un élan de tendresse pour les personnages du manuscrit, friables et imparfaits, cyniques parfois, mais malgré tout encore bercés d’illusions, pris de pulsions, tombant amoureux, frappés par le monde, emportés. Si cette adolescence devait s’absenter de l’écriture, alors peut-être arrêterions-nous d’écrire, de peur d’ajouter une rosace morte de plus à la crypte commune et d’y éteindre une autre bougie, quand il y fait déjà si sombre, et que les flammes se font déjà si rares.      

28 décembre 2008

Antipasti

Pour quatre jours à Rome, combien de livres dans la valise ? Comment savoir à l’avance ce qui s’assortira aux ruelles ocres du Trastevere et à l’humeur de cette échappée improvisée ? Sur ces six-là, y en aura-t-il un ?

 

caramboles.jpgCaramboles, d’Alexander Dickow, un recueil de poèmes en deux langues (entre-deux-langues, plutôt), le français et l’anglais. Parce que je dois faire une lecture avec lui au printemps prochain. Parce que le basculement permanent et décalé de ces deux langues, suscité par la grâce d’une traduction qui n’en est pas tout à fait une, dégage le charme étrange des choses incompréhensibles. Parce que la première lecture en appelait une deuxième.

  

les yeux bandés.jpgLes yeux bandés, de Siri Hustvedt, par curiosité de savoir comment d’autres ont fait pour écrire sur l’indécision. Et parce que Tout ce que j’aimais, lu il y a longtemps déjà, est un livre aussi important que ceux écrits par Paul Auster, le trop célèbre époux de l’auteur.

 

sphinx2.jpg Sphinx, d’Anne Garreta, conseillé par Alexander Dickow justement, un roman lui aussi dédié à l’indécision, la même que celle au cœur du manuscrit presque fini. Un roman plein de ces contraintes oulipiennes qu’on trouve toujours intrigantes à défaut d’être inspirantes.

 

 

salter.jpg 

Un bonheur parfait, de James Salter. Parce qu’on l’a oublié. Parce qu’Un sport et un passe-temps, le livre le plus connu de Salter, nous avait fait pleurer et que ça n’arrive pas souvent qu’un roman ait ce pouvoir. Parce que Salter a écrit trop peu de livres et qu’il nous oblige à les lire et à les relire encore et encore, pour tenter de comprendre où réside l’irrésistible de son écriture.

 

sautière.jpgNullipare, de Jane Sautière. Pour la quatrième de couverture : "je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir". Imparable invite.

 

  

intimités colwin.jpgIntimités, de Laurie Colwin. Parce que c’est le dernier de ses textes qui restait inédit en français. Parce qu’il ne restera plus rien à lire d’elle ensuite, et qu’il faudra alors la relire, comme pour Salter. Parce qu’il est impossible de résister à cette ligne trouvée au hasard : "Ce fut tout de suite l’amour : chaud, intense, brillant et voué à l’échec".

 

Qui de Rome ou de ces livres emplira le temps trop rare ? Il faudrait pouvoir lire en marchant, en regardant, en parlant, que pendant tout le reste de la vie le flux de phrases écrites par d’autres ne cesse de nous être transfusé. Que la langue chuchote constamment derrière le brouhaha, disséquant des détails, capturant ce qui est fugace, zoomant et s’arrêtant, là où le réel continue sa course folle et ne tient pas en place.

26 décembre 2008

Hotte empoisonnée

... Harold Pinter est mort mercredi 24 décembre.

... La cour d'appel de Paris a décidé, vendredi 26 décembre, le maintien en détention de Julien Coupat, incarcéré depuis la mi-novembre dans le cadre de l'enquête sur des dégradations contre des lignes TGV.

Aucun rapport ? La fatigue de Noël que ces deux nouvelles suscitent suffirait à l’établir, et puis Pinter, qui vouait une haine farouche à toutes les formes d’oppression, avait écrit dans Moonlight cette phrase qui est sans doute le premier commentaire qu’appelle ce scandaleux et kafkaïen maintien en détention : Rationality went down the drain donkey's years ago and hasn't been seen since.

Mais l’ellipse est un luxe d’artiste. Autant déplier un minimum l’argument, comme l’ont fait Luc Boltanski et Élisabeth Claverie dans Mediapart du 13 décembre dernier :   

Christ ou caténaire ? Du sacrilège religieux au sacrilège laïque

Pourquoi les sabotages des lignes TGV avaient-ils une telle importance ? Pourquoi fallait-il un tel déploiement de force ? De telles mesures d'exception ? Parce que cette affaire redonne vie à une figure criminelle que l'on croyait oubliée: le sacrilège. Pour les coauteurs d'Affaires, scandales et grandes causes, on retrouve à Tarnac les ingrédients d'un scandale judiciaire historique, celui du chevalier de la Barre, qui avait mobilisé Voltaire.

Par Élisabeth Claverie et Luc Boltanski 

Dans la nuit du 8 au 9 août 1765 des coups de couteau sont portés sur le crucifix du pont d'Abbeville. Le 10 au matin, averti par une rumeur, le procureur du roi se rend sur les lieux et dresse procès verbal. Une enquête est lancée, elle ne donne rien, personne n'a rien vu. Néanmoins les soupçons, toujours guidés par la rumeur, se portent sur un groupe de jeunes gens et particulièrement sur l'un d'entre eux, considéré comme leur chef, François-Jean Lefebvre Chevalier de La Barre, issu d'une bonne famille de la région et neveu de l'abbesse de Willancourt. Des délateurs se présentent affirmant qu'on l'a entendu chanter des chansons libertines et s'être vanté d'être passé devant une procession du Saint Sacrement sans se découvrir. Cinq jeunes gens sont interrogés. Trois parviennent à s'enfuir, mais deux sont arrêtés, Le Chevalier de la Barre et le sieur Moisnel, âgé de 15 ans. Les autorités de la ville font grand bruit autour de l'affaire et organisent, en grande pompe, une cérémonie dite de "l'amende honorable" avec évêque, corps constitués, tocsin, cierges, messe solennelle et procession suivie par une foule dévote. Une perquisition menée au domicile de La Barre amène à la découverte de livres interdits dont le Dictionnaire philosophique de Voltaire. L'affaire remonte jusqu'à la Cour et jusqu'au roi lui-même, bien décidé à faire un exemple, d'autant plus frappant que le principal prévenu est issu de la bonne société et qu'il est défendu par des philosophes des Lumières et par l'opinion éclairée, ce qui donne à l'affaire, locale à l'origine, une dimension nationale. Accusé de sacrilège, le Chevalier est condamné à mort malgré l'absence de preuve. Il est torturé, a le poing et la langue coupés, est décapité, puis est brûlé avec l'exemplaire du dictionnaire philosophique attaché à son corps. Il a 19 ans.

Cette affaire serait sans doute demeurée dans les archives judiciaires si Voltaire ne lui avait donné un grand retentissement en prenant publiquement fait et cause pour La Barre et ses coaccusés. Il rédige la Relation sur la mort du chevalier de La Barre et le Cri d'un sang innocent, pour lesquels il sera condamné, sans que la sentence puisse être exécutée du fait de sa présence en Suisse. C'est à cette occasion que Voltaire met en place de nouvelles stratégies de défense qui prennent appui sur l'opinion publique et sur les pouvoirs de la raison éclairée contre le pouvoir de la raison d'Etat. Ces moyens de défense de la liberté seront promis à une longue postérité, notamment, à la fin du XIXe siècle, lors de l'affaire Dreyfus. Ils ont constitué l'un des instruments principaux de la formation de ce que l'on appelle, depuis le grand livre de Jurgen Habermas, l'espace public et, avec lui, de la démocratie.

Et pourtant, deux siècles et demi plus tard, dans notre démocratie française, des événements similaires par leur forme, sinon — au moins peut-on l'espérer — par leurs conséquences, se renouvellent. Le Pouvoir d'Etat, qui ne se réclame plus du droit divin, est privé de la ressource du sacrilège religieux, qui ne fait plus peur à personne. Mais cela ne l'empêche pas de mettre en scène sa puissance et de chercher à susciter une indignation unanime, en invoquant ce que l'on pourrait appeler un sacrilège laïque : la dégradation, temporaire et sans conséquence sur le plan humain, de machines qui — comme chacun sait —, font « l'honneur de la France » et qui sont investies par là d'une haute valeur symbolique : les TGV. Suivent d'autres éléments, dont la similitude avec ceux de l'affaire du chevalier de La Barre sont frappantes. Des jeunes gens, dont le principal forfait est leur volonté de vivre autrement et qui, circonstance aggravante, sont des intellectuels ayant renoncé à leurs privilèges pour partager, dans un village, la condition précaire qui est aujourd'hui celle de millions de personnes, sont hâtivement incriminés et embastillés sans preuves, mais à grand bruit. Comme dans l'affaire du chevalier de La Barre, tout ce qui tient lieu de preuve se résume à la possession d'un livre considéré comme subversif. Non plus, cette fois, le Dictionnaire philosophique, pieusement commenté de nos jours dans les écoles de la République, mais L'insurrection qui vient. Il faut noter pourtant une différence. Tandis que le chevalier et ses compagnons sont accusés d'actes qu'ils sont supposés avoir commis, nos amis de Tarnac sont accusés d'actes qu'ils pourraient commettre, mais dans un avenir indéfini. L'univers totalitaire anticipé par Steven Spielberg dans Minority report, se met ainsi en place, à nos portes, sous nos yeux. Il fait pâlir d'envie les instruments, qui paraissent aujourd'hui bien rudimentaires, dont pouvait user le pouvoir absolutiste de l'Ancien Régime.

Le chevalier de La Barre est devenu une icône de la libre pensée. Des associations, des commémorations, des livres innombrables célèbrent sa mémoire. Son martyr annonce avec éclat l'explosion de la Révolution qui vient, celle de 1789. Les pouvoirs qui se réclament aujourd'hui de cette révolution seraient avisés de renoncer à la stratégie à courte vue consistant à chercher à éloigner l'Insurrection qui vient en faisant de nouveaux martyrs. Même ceux qui ne connaissent d'autre raisons que la raison d'Etat, doivent savoir aussi, parfois, faire marche arrière. Ne serait-ce que pour échapper au ridicule.

Il faut libérer immédiatement Julien et Yildune.

* Élisabeth Claverie est directrice de recherche au CNRS. Luc Boltanski est directeur d'études à l'EHESS. Ils ont publié en 2007 (avec Nicolas Offenstadt et Stephane Van Damme) un ouvrage collectif consacré à l'histoire de la forme affaire : Affaires, scandales et grandes causes (Paris, Stock).

Ou alors on peut en avoir tellement par-dessus la tête de ce gouvernement qui, non content de démanteler justice, hôpitaux, services sociaux, écoles et universités, se sert de l’épouvantail de l’"ultra-gauche" pour faire peur aux bourgeois, en prenant au passage tout le monde pour des cons, qu’on n’a même plus envie d’argumenter. On peut en avoir tellement marre qu’il ne reste, en attendant janvier et son cortège de grèves, que la pauvre arme de l’humour, en l’occurrence celui de La parisienne libérée.

21 décembre 2008

D'un atelier l'autre

balance.jpgDes deux ateliers avec les élèves de 4e de Bruno Nigita au collège du Luzard, avoir retenu entre autres que l’imagination est un luxe que seuls certains peuvent se permettre. Lui est brun et semble la grande gueule du groupe, il écrit à six mains avec ses deux amies, intimidées, et n’hésite sur rien : un conte où tous trois (tous les textes en "je" – le monde encore à cet âge-là comme un pas de vis autour de soi) se retrouvent au château, marchant au plafond, entre les meubles, qui eux-mêmes y sont. Une histoire onirique – mais même ces trois-là ne peuvent s’empêcher, dans une chute, de retomber sur la réalité en faisant de ce moment d’égarement un rêve dont ils s’éveillent. Lui semble avoir huit ans, plus petit de deux têtes que les filles immenses de la classe. Il reste concentré sur son texte, semble indifférent à l’agitation autour de lui, n’entendant rien, penché. Il écrit des histoires dans lesquelles il devient roi, lit son texte en souriant, pas dupe un seul instant. Si je devais parier sur l’artiste caché dans cette classe, la mise serait sur lui – tapis. Elle résiste au début, petite et entêtée, insolente, riant un peu trop souvent – elle me rappelle quelqu’un. Son air pressé de grandir, de se débarrasser de la corvée de l’enfance et, en même temps, une tentative de jouer le jeu encore un peu. Elle commence par refuser, par contester, puis peu à peu oublie pourquoi – elle écrira pour finir l’histoire la plus étrange de toutes, une histoire de boucles d’oreilles maléfiques, le récit d’un roi n’aimant que les Julie. J’ai envie de lui dire, n’oublie pas, n’oublie pas tous les espaces étranges qui s’ouvrent à toi, juste là, sous tes doigts.

Mais eux. Au collège, elle, trop grande et toujours debout, circulant entre les tables et parlant fort, jouant la terreur, ne veut pas écrire, nie l’avoir fait lors du premier atelier au château – quand je me souviens de son texte sur d’impossibles poupées russes – un village entier niché dans une cabane. Elle ne tient pas en place, semble brutale et agitée. Je me demande où elle vit, comment c’est, chez elle, le soir venu. J’aurais beau essayer, elle n’ira cette fois-là vers rien qui risquerait de l’éloigner de la réalité, vers rien qui risquerait de lui faire desserrer les dents et les poings, vers rien qui la soulage un instant de l’adversité. Elle finira par écrire à huit mains un texte sur un camp de redressement pour adolescents, où il s’agira encore de lutte et de contrainte. Il lui faudrait sans doute un lieu calme et isolé, quelque temps, une île, un colline, une vallée, n’importe quel paysage lui permettant de ralentir ce qui semble lui battre les tempes. Elle, toute petite et toujours aux basques de la précédente, refuse aussi, compare les écrivains à des fous, trouve que "la Terre est bleue comme une orange" est une phrase stupide. Pas le moindre interstice où introduire de la poésie, le monde mat, plat, entièrement au premier degré. Et la certitude d’avoir raison. Souhaiter qu’à un moment, plus tard dans sa vie, un décalage, une bizarrerie, n’importe quoi d’inattendu survienne, pour lui ouvrir les espaces infinis de la rêverie. Lui, avec qui on n’arrive à rien me dit-on, et l’écriture comme une proposition insensée de plus. Rien, pas un mot sur la page, croyant avoir gagné quand il est parti, et arrivé, en ayant déjà renoncé. 

S’interroger sur ce qui différencie ceux-ci de ceux-là. Les parents, tout simplement ? Des histoires évidentes de CSP, de capitaux culturels ? L’endroit où ils vivent ? Des livres autour d’eux ou la télévision toujours allumée ? Le temps de rêvasser ou l’occupation constante ? L’espace ? Le bruit ? L’horizon ou les vis-à-vis ? L’enfance unique ou les frères et sœurs ? La confiance ou déjà l’incrédulité ? L’optimisme ou l’avenir déjà barré ? Il faudrait du temps, du temps avec chacun d’eux, beaucoup plus de temps, pour que tout ça ne compte plus, et qu’éclose même chez ceux qui croient en être dépourvus l’imagination, et son irremplaçable cortège de visions.

15 décembre 2008

V.O.S.T.

italien.jpgCa ne se voit pas puisque le titre a été laissé en V.O. mais le (premier) roman a été traduit en italien (chez Gwynplaine Edizioni), et je découvre sa couverture ce soir. Je ne sais pas qui est la jolie fille qui y figure mais enfin, quelques lecteurs transalpins liront peut-être le roman pour ses beaux yeux. C’est toujours ça...  

Nid suspendu

carrefour.jpgDepuis quelques jours, avoir investi au château le petit appartement du rez-de-chaussée, loin de l’immensité, des résonances et des courants d’air du dernier étage. Un nid en gris, beige et ivoire, vierge. Deux pièces pour se resserrer autour du clavier, ne plus pouvoir l’éviter en errant dans les couloirs. S’être fixée il y a peu sur le titre du manuscrit à proposer à l’éditeur : Les indécidables. Et percevoir chaque jour davantage à quel point ce titre est une plaisanterie de l’inconscient, ce petit farceur... A quel point les derniers temps n’ont été qu’hésitations – freiner ou précipiter le temps, écrire et l’assumer ou enseigner pour se sentir plus sûrement amarrée, lire encore ou dormir davantage, se poser ou continuer de frayer, sortir ou se rétracter, suivre le cours du monde ou tenter d’y échapper, sourire ou pleurer, hausser les épaules ou serrer les dents – la seule certitude se fissurant sous nos yeux et rejoignant la litanie des choses indécidées. A quel point aussi les deux dernières années ont été peuplées d’autres indécidables, l’hésitation comme une langue maternelle, minoritaire et partagée avec ceux-là. L’été dernier, une exception, la fin d’une hésitation, le seul verdict qui m’importait, tombé comme un couperet – et, depuis, flotter de nouveau dans l’entre-deux où tout est possible – et, du même coup, rien. Se concentrer sur l’atelier qui aura lieu demain avec les élèves de 4e du collège du Luzard, leurs mots de dragons et de fées, de magiciens et de héros, sûrs de leur fait et arrêtés, dans la certitude qu’il n’est qu’un monde possible, loin des terres limoneuses des adultes, bien avant la tentation de l’irrésolution.

12 décembre 2008

Sornettes

Le joli reportage de Gaëlle Le Boulanger, qui pourrait presque laisser croire que je sais ce dont je parle... Il faudrait écrire un jour sur ce à quoi obligent les questions que les journalistes adressent aux artistes : l'improvisation d'un discours théorique sur ce qu'on ne maîtrise pas - la nature du geste créatif, intégralement sensible le plus souvent, en grande partie infraconscient, et pour finir inexplicable autrement qu'en mentant.  

 

11 décembre 2008

Writer's blues (bis)

Sur un blog ancien, effacé, dédié à un chagrin désormais passé, délavé, presque oublié, ce billet, datant d'un an à deux jours près, et qu'on pourrait reprendre quasi comme tel ce soir. Faut-il s'en réjouir ? Y lire la persistance des élans, indifférents au temps ? Ou alors y déceler l'illusion propre aux portraits de Dorian Gray, promis à l'effritement un jour prochain, dans le démantèlement soudain qui est le destin des reflets immobiles ? Un prénom nous court sur les lèvres, qui n'existait pas alors. L'état, pourtant : le même. Writer's blues, donc.

"L'écriture n'a pas d'autre but : le vent, même quand nous ne bougeons pas, dégager dans la vie ce qui peut être sauvé, ce qui se sauve tout seul à force de puissance et d'entêtement, dégager dans l'évènement ce qui ne se laisse pas épuiser par l'effectuation, dégager dans le devenir ce qui ne se laisse pas fixer dans un terme", disait Deleuze dans ses Dialogues avec Claire Parnet.

Et je m'y casserai les dents à courir après ce vent, j'y laisserai mes nuits, mes pensées et pour finir des années que je ne vivrai pas, des années pour lesquelles il aurait fallu davantage se reposer.

Le reste de la vie pourra bien être gai et enchanté, signifiant et radieux, de nouveau plein de ces joies qu'avant je savais trouver, je suis dans l'écriture hors de ce quotidien, qui n'a pas de prise sur ce qu'il s'agit d'écrire. Je pourrai être heureuse et même pire, je serai dans l'écriture toujours recroquevillée sur un mal impossible à dire, toujours à retourner la matière argileuse de cette impossibilité.

Oui, c'est certain, je perdrai la bataille, les mots, si jeunes encore, peinent déjà sur l'essentiel : comment dire l'amour, pas l'attachement, pas la dépendance, pas la tendresse, non, dire l'amour vraiment, ce creusement par un(e) autre d'un gouffre au fond de soi qui prend peu à peu la forme même de cet(te) autre, le creusement d'un gouffre qui ne peut plus être comblé que par celui ou celle qui l'a creusé ? Comment dire ce que c'est que vieillir, la découverte progressive que le temps passe à l'extérieur de soi, dans l'environnement, mais que rien ne se passe dedans, qu'il n'y a qu'une concaténation d'un passé qui pour être plus long n'en devient ni plus épais ni plus lointain, l'empilement de souvenirs toujours intégralement contemporains les uns des autres, à l'intérieur l'impression que tout ne fait que recommencer et pourtant, au dehors, le constat que les objets, les visages, les villes changent, qu'on perd des gens, que certains apparaissent ou disparaissent, comment dire que vieillir revient à ça : ne pas changer et contempler les flux autour de soi ? Comment dire les appartenances, ce à quoi on est et, indissociablement, ce dont on est la propriété, les cultures, l'amitié, les camps, être Européen et ne jamais pouvoir savoir ce qu'il en est d'être Africain, Américain, Chinois, naître de sexe féminin et ne jamais savoir ce qu’il en est d’être un homme, être d’ici, de la ville, de Paris, et ne jamais pouvoir qu’imaginer ce qu’il en est de naître, de vivre et de mourir dans un village de haute montagne au Népal, une vallée afghane enclavée, un plateau sibérien, être de maintenant et ne jamais pouvoir qu’effleurer ce qu’était cet avant (une femme au XVIIIe, un enfant de paysan au XIVe, un homme finissant dans les tranchées), ce que sera cet après (se parleront-ils encore ? se toucheront-ils encore ? que sera la distance ? et le temps ? que feront-ils au temps ?), être déjà trop vieille pour les autres parcours, les fugues délinquantes, les enfances heureuses, les adolescences studieuses, se déscolariser et devoir s’en débrouiller, être une fille-mère célibataire, savoir qu’il y aura des fuites qu’on ne fera pas : jamais l’Alaska, et pourtant, la tentation d’y retrouver tous ceux ayant quelque chose à laisser derrière soi, ceux souhaitant vivre dans l’anonymat d’une nuit quasi-permanente envahie par le froid, jamais l’Inde, trop tard pour le mysticisme déjà, trop tard pour la foi, trop tard pour tous les systèmes, être marxiste avant de savoir que ça ne marcherait pas, avoir cru au communisme sans douter, avoir été révolutionnaire avant les démentis, ne pas se savoir vaincu par le capitalisme, comment c’était ? Comment c’était de croire qu’on pouvait changer le monde avec des idées ? Pourquoi ça, ils n’ont pas su nous le laisser ? Trop tard pour vivre avec quelqu’un en étant sûre que ça durera toujours, trop tard pour penser "il est l’homme de ma vie" puisque ce train-là est déjà passé pendant plusieurs années et a fini par bifurquer, trop tard pour faire un enfant en pensant qu’il est le premier, trop tard pour le tour du monde avec un amant de vingt ans, trop tard pour être une femme comme il faudrait, tranquille et déterminée, enracinée, calmée, trop tard pour ne pas être traversée par toutes les immensités qui resteront hors de portée, l’espace, vivre dans le désert, parler cent langues, tout comprendre, trop tard pour les livres, même un par jour ne ferait plus, au mieux, que 18 000, une bibliothèque microscopique, comment choisir ? Comment trier ? Comment écrire sur cette tragédie ordinaire, de n’avoir plus assez de temps déjà, de savoir qu’il faudra sélectionner, qu’on ne pourra pas tout essayer, même en réduisant le sommeil au strict nécessaire, même en refusant la paresse, même en travaillant à ce chaque heure, chaque minute, compte double et plus encore, qu’il faudra bien, malgré cela, en venir à tamiser les expériences ? Je voudrais que la physique quantique, qui nous dit que tout existe à la fois, soit une réalité de nos états : pouvoir avoir trois enfants et ne pas en avoir du tout, vivre pour le plaisir et la joie et tout sacrifier à l’écriture, être au milieu des autres, tout contre eux, et seule, loin d’eux, chercher un seul homme et les connaître tous, vivre dans l’inconscience et supprimer la distance entre le monde et soi, en sentir chaque parcelle au bout des doigts.

"Dégager dans le devenir ce qui ne se laisse pas fixer dans un terme", disait-il, mais quel serait ce devenir qui ne se terminerait pas, qui nierait que quels que soient nos ébats, nos débats, nos combats, le mur devant ne s’écartera pas ? Quel serait ce devenir entièrement fait de sensations et de lignes, sans trace et sans séquelle ? L’idée est belle mais nulle part je ne la vois. Je peux juste espérer que l’écriture hérite et qu’elle léguera, qu’en cela, et sans rapport avec les vulgaires questions terrestres de postérité ou de succès, elle est bien un devenir sans terme, sans naissance et sans fin, une ligne dans un livre continu, sans épilogue, où les langues résonnent des mêmes sentiments, des mêmes interrogations, et se passent le relais des formes, le relais du fond, mais toujours transformés par la main qui les tend et par celle qui les prend.

Le roman me prend de plus en plus de temps en ce moment et, aujourd’hui, c’était le jour fractal où j’ai senti que l’écrire devenait ce qu’il y a de plus important.

Mais que je l’écrive jusqu'au bout ou pas, qu’il soit lu ou non, ne change rien à ça : ce que je voudrais parvenir à écrire, je n’y arriverai pas. C’est banal, l’épidémie de toujours des écrivains, des musiciens, des peintres, et cette maladie-là a tué ceux qui s’étaient pourtant le plus approché d’une création de la totalité. J’en suis loin, j’en resterai certainement toujours très éloignée, je crains un jour le basculement devant cette incapacité.

Mais je ne voudrais pas crever un dimanche, comme disait l’autre, ni un samedi, ni aucun autre jour, avant d’être sûre d’avoir tout épuisé, et si ce n’est tout, au moins tout ce qu’il était possible d’approcher, ni avant d’avoir su ce que c’était d’avoir un enfant, ni avant d’avoir approché une forme de paix sans apaisement, la tranquillité d’une fébrilité acceptée, assumée, qui ne s’arrêtera jamais et qui le sait, qui ne cherchera plus à trouver quelque chose ou quelqu'un qui viendrait l’arrêter, ni avant, surtout, d’avoir oublié à quel point le ciel s’était voilé pendant ma trente-troisième année.

D’ici là, le roman peut bien me dévorer comme le précédent. Et même, allez, je l’attends. 

10 décembre 2008

La(r)me de fond

goutte.jpgL’hiver est là, et avec lui le sol détrempé de tristesse. Rien n’y fait, ni les amis encerclant de leurs bras trop accueillants, ni les pages avançant contre le vent au point que la fin du manuscrit n’est plus qu’à quelques mètres, ni la joie de voir en deux semaines quatre thèses – et, chaque fois, des années de vie entre parenthèses, asphyxiées pour la science  – s’achever autour de soi, si près, ni les appels venant de l’étranger, et pas même l’étudiante me tendant une clémentine pour calmer les quintes de toux à la fin d’un cours qu’il aurait mieux valu annuler... Rien n’y fait – reconnaître comme sienne la pesanteur salée happant vers le lieu exact où on ne veut pas aller. Pleurer silencieusement, penser à la gêne des enfants gâtés, baisser les yeux. Laisser le chagrin refoulé d’une absence trop pesante prendre la place qui est la sienne, envahissante. Devenir inerte sans que ça se voie, une poupée de chiffon écrivant de temps en temps. Parfois, dans la ville, croiser un regard, des femmes le jour, des hommes la nuit, dont les yeux disent moi aussi. Lutter contre décembre et se sentir fléchir. Entendre le décompte de l’arbitre sans pouvoir réagir. Baisser les bras. Laisser filer. Écrire, en priant pour cesser de penser. Et demain, au château, passer du dernier étage au rez-de-chaussée, traduction spatiale des temps courants qui, pour être entièrement fidèle, aurait dû nous reléguer au sous-sol. Alors, peut-être une vague ressemblance aurait-elle pu s’établir entre l’intérieur et l’extérieur, l’apparence et la vérité. Alors, peut-être la comédie aurait-elle pu cesser pour un entracte prolongé. Alors, peut-être aurais-je trouvé une forme approchante de la consolation. Certains disent la dénicher dans l’écriture. Je l’y cherche encore, quand écrire me semble une torture, qui à trifouiller sentiments, imagination, souvenirs et projections, oblige à se presser soi-même comme un demi-citron. Et à finir comme lui, compressé, vide, écrasé.  

Allez, déménager, finir le manuscrit, une lecture vendredi soir avec Frédérique Bruyas à Champs-sur-Marne, quelques fêtes in extremis, et puis, ensuite, il sera plus que temps de changer d’année.

30 novembre 2008

Qui sont les personnages ?

silhouettes.jpgA mesure que le roman avance (ou recule, selon les jours), s’interroger sur les personnages – les voir naître et s’agiter, parler, agir ; se demander : mais qui sont ces gens ? Sont-ils le reflet fictif de personnes que l’on connaît ? Le mirage de celles que l’on souhaiterait rencontrer ? Des bouts de soi, morceaux épars d’une première personne du singulier ? Des théories incarnées ? Des positions ? Ce professeur tourmenté est incontestablement D. ; Marie parle du lieu d’un chagrin ancien et de l’état amoureux du moment ; Ariel est parti – enfui comme une amie récemment, qui s’est échappée de la vie que le temps lui traçait pour ouvrir à la machette une nouvelle piste entre les lianes ; Éric est une mixture faite d’un ami et des contours flous d’hommes idéaux. Mais qui est Anita ? Qui est Flora ? Qui est Molly ? Qui sont ses enfants ? La femme du bar ? Celle du couloir de l’hôtel ? Cet homme sur le Strip ? Et surtout, qui est le narrateur principal ? D’où sort cette voix ? Est-ce comme on le craint parfois notre version implacable, durcie, débarrassée de la tendresse qui expose à tous les tourments ? Est-ce seulement l’enveloppe d’un discours sur ce à quoi pourrait ressembler la liberté ? Est-ce le nœud condensé des hésitations de tous les autres personnages ? Est-ce le lieu de la résolution de mille questions ? Celui de toutes les adresses imaginaires, de ce qu’on aimerait dire ou avoir dit à des gens précis ? Est-ce la chambre d’écho de tout ce qu’on a tu ? Le tourbillon où disparaissent tous les gestes retenus, les mots ravalés ? Un personnage comme un anti-regret ? Porte-t-il un peu de la nervosité de ce livre sur l’histoire du punk-rock américain ? Que doit-il au froid du château ? Quels paysages a-t-il croisés avant de surgir dans le texte ? De quoi son état intérieur, le plus souvent invisible, est-il constitué ? Quelles sont les strates qui le composent ? Des joies et des chagrins passés ou de ceux restant à vivre ? Sort-il du passé ou du futur ? Qui est-il ? Les pages s’alignent, s’imbriquent – le mystère reste entier.  

24 novembre 2008

Hors service (sauf)

route.jpgPlus rien – plus rien, ni personne, pour tout dire. C’est l’entrée dans les temps obnubilés de l’achèvement du manuscrit. Ne plus rien entendre, le monde semblant imprécis et lointain, un moustique à la susurration presque inaudible, à chasser d’un revers de main. L’exil attendu depuis des mois, quand le roman happe enfin, aspire et noie, est là et recouvre tout, les objets, le temps et les visages environnants devenant flous. On aimerait rester au monde – publier davantage de billets ici, appeler certaines personnes, s’occuper de certaines choses, faire ou prêter attention, honorer quelques obligations. Mais rien. Tout devient obstacle à retrouver les pages, à les mettre en ordre, à séquencer enfin le récit encore écrit en morceaux éparpillés, à écrire les scènes manquantes. Tout est frein, aussi tendre soit-il. Tout est entrave. Sauf la résidence, qui devient ici l’asile béni pour accueillir cette obsession : finir le manuscrit. Bientôt, la moitié du temps alloué sera écoulée – il faut faire vite désormais. Brusquer les personnages pour qu’ils livrent leur vérité, même mouvante. Compresser les situations jusqu’à ce qu’elles rendent leur substance pure, débarrassée de tout ornement. Ramasser, ramasser, ramasser, jusqu’à ce que chaque fragment contienne le mouvement du texte dans son intégralité, jusqu’à ce que chaque page condense la course entière des personnages, jusqu’à ce que chaque paragraphe dessine en miniature l’objet fondamental du récit – quelque chose, pour le dire encore obscurément, de l’étrange force qu’offre aux indécis l’état d’hésitation.

22 novembre 2008

L’indescriptible (III) : ce qui sourd

two lovers.jpgDevant Two Lovers, rester fascinée tout le film durant par l’art de James Gray de tracer, par touches microscopiques, les contours de l’inéluctable. Le regard désaxé de Joaquin Phoenix, sa fébrilité d’enfant, inquiétante dans ce corps lourd, les traits trop doux de celle qui l’aime, ceux trop fardés de celle qu’il aime, les yeux d’Isabella Rossellini comme déjà marqués par ce qui adviendra, et le doute s’évanouit : tout ça finira mal. On regrettera une fin trop attendue, et on restera pour finir plus admirative du geste que du récit. Mais quel geste… Il faudrait dans l’écriture pouvoir le reproduire – laisser entendre. Mais comment ? Où glisser dans le texte les indices intersticiels que l’image permet d’effleurer, quand la langue est obligée de les prendre à bras-le-corps, et risque toujours de devenir trop explicite – de formuler ? Il faudrait pouvoir travailler l’espace même du texte. Laisser des blancs entre les mots, briser des lignes, heurter les paragraphes. Imprimer l’annonce du drame ou de l’épiphanie en filigrane sur la rétine du lecteur. Rendre le feuilleté permanent des situations réelles, superposant toujours dans le même temps ce qui se passe, ce qui pourrait se passer, et ce qui se passera. Alors peut-être quelque chose de l’ordre d’une menace ou d’une promesse parviendrait-il à surgir sans être écrit. Alors peut-être toucherait-on du doigt ce qui reste encore un horizon : l’art de la suggestion.

18 novembre 2008

Effet retard

fuseaux_horaires_small.gifQuelques jours en jet-lag, à rester sur place, loin derrière l’Airbus, à l’heure américaine qui allait si bien à l’automne. Arpenter encore les rues familières – d’une autre familiarité que celle des avenues parisiennes, plus évidente, plus douce, plus vive –, chercher les recoins de la ville où se lover, les yeux toujours happés par l’horizon. Dans aucune ville ne se sentir autant tractée vers le ciel – l’art de la perspective, paraît-il, mais on ne veut rien savoir. Une semaine new yorkaise dans la belle apnée des amitiés indéfectibles – le rire presque permanent d’une amie résonnant comme des grelots restés trop longtemps étouffés, la logorrhée réconfortante d’un autre, trop rapide pour le rythme du monde, semant tout et tout le monde, laissant des traînées d’asphalte dans chacune de ses phrases, et puis le troisième, auquel ce qui nous relie résiste, mystérieusement mais infailliblement, à toutes les avanies, et prend des formes tendres et furieuses, inqualifiables. Quelques jours à retrouver sur les plages désertes du décalage horaire quelque chose de la douceur que cette ville a pour nous. Quelques jours à nier qu’il a bien fallu revenir, retrouver, reprendre. Des verbes de retour et d’ancrage, qui lestent et parfois découragent. Fermer les yeux. Les rouvrir et trouver au détour d’une page de Jean-Luc Nancy sur Los Angeles cette phrase que l’on volerait bien pour l’offrir à New York : "difficile d’oublier une sauvagerie de la ville sans doute aussi vieille que les villes, impériale et administrative avant d’être bourgeoise et trafiquante, mais toujours sauvage, toujours profondément barbare, à la mesure même de son esprit d’entreprise et de son activité". La sauvagerie de la ville la rend impitoyable, aussi inhospitalière que n’importe quelle jungle amazonienne, mais c’est aussi à sa recherche que tant de gens serpentent entre les métros aériens et les buildings, les ponts métalliques et les souterrains, les voitures folles et les échafaudages, dans cette quête à demi-vaine d’un moment barbare.

12 novembre 2008

From NYC

NewYork.jpgA New York, la ville non pas conforme à sa mythologie mais toujours en deçà – l’incarnation intégrale de la consommation, les avenues taillées pour ceux ayant deux ou trois emplois, la démarche autistique des passants, le caisson d’isolation transparent qui les entoure – et toujours au-delà – certains angles inconnus, le téléphérique désert de Roosevelt Island, les reflets des buildings sur l’East River, la nuit sur les bords de l’Hudson, quand la ville n’appartient plus à quiconque, abandonnée à ce qu’elle ne peut contrôler, les rares survivants à son emprise de conformation se croisant avec un sourire, loin des restaurants léchés, des boutiques, de l’entertainment, quelque part où il ne se passe plus rien, dans les interstices d’une ville faite pour l’évènement permanent. A New York, rejoindre pour un temps les personnages du roman. S’échapper du château. Retrouver la nervosité des pays neufs et des villes de haute solitude. Là où écrire, plus encore qu’ailleurs, semble la seule solution.

06 novembre 2008

William et Henry James, sculpteurs de flux

fictions du pragmatisme.jpgIl fallait quelqu’un qui nous connaisse bien, intimement, pour deviner qu’au cœur d’un livre déroutant, un livre de lettré qu’on n’aurait jamais acheté seule, se trouveraient des phrases qui formeraient le reflet rêvé, à près d’un siècle de distance, de ce qui nous travaille dans l’écriture. Les formes de glaise des deux frères James, William, le philosophe fondateur du pragmatisme, et Henry, l’auteur de Portrait de femme et des Bostoniennes, mêlées par David Lapoujade sous le titre mystérieux de Fictions du pragmatisme – William et Henry James. Et leur réel comme le nôtre, perçu à travers le feuilleté de mille filtres toujours simultanément présents dans la vie en situation – le réel contenant plus que le réel, affects, souvenirs, fantômes, préjugés, rêveries, projections, interprétations, le réel comme un reflet infini, le champ de l’expérience comme "un espace rempli de miroirs", écrit William. Et le "trop tard" structurant le temps des personnages d’Henry, un temps entier fait de "trop tard". La question commune aux deux frères, longtemps avant Deleuze : "quels sont les matériaux conducteurs qui permettent de produire de nouvelles connaissances, de nouvelles vérités, de nouveaux modes d’existence ?". Avoir en ce moment une idée assez précise d’un de ces matériaux conducteurs – brun, regard noir, compliqué comme il faut – quand ils sont beaux et compliqués, comment faire pour ne pas foncer tête la première ? Connaître : pour Henry, passer de signe en signe ; pour William, l’expérience pure, dans son immédiateté – malgré tout elle aussi toujours constituée de reflets. Prendre le parti d’Henry, le romancier, naturellement : c’est parce que le réel n’est qu’un signe permanent, protéiforme, que s’ouvre l’espace de la fiction. Sinon, quoi ? De simples descriptions. Quand William reproche à Henry d’écrire non des histoires mais des romans transformés en une "énorme atmosphère suggestive", avoir envie de défendre Henry, de répondre à William qu’aucune histoire ne vaut la peine d’être écrite si elle est démunie de sa part atmosphérique, de sa part suggestive, que la réalité mate rendrait fou quiconque si elle ne pouvait pas dire toujours plus que ce qu’elle est. L’homme auprès de qui j’ai envie de dormir est celui-là, il porte ce nom, a ce visage, il est identifiable, mais rien n’en sera dit s’il n’est pas aussi fait mention de tout ce qu’il me rappelle, de tous ceux qu’il me rappelle, de tout ce à quoi il me rappelle. C’est parce que dans chacun de ses mots et de ses gestes, mille autres surgissent, et avec eux l’interstice où se nichent l’interprétation, le doute, la possibilité du malentendu, toutes les modalités de décalage entre l’image et la représentation, les microns temporels par où se glisse ce que sa présence insuffle dans l’atmosphère, qu’il est justement celui auprès de qui j’ai envie de dormir. Pause. C’est cette pause entre l’expérience et ce qu’on en reçoit qui permet l’existence même du récit.

Mais on n’en finirait pas de relever tout ce qui dans ce livre nous a bouleversée : l’attention de William au "vague" ; cette phrase : "l’excès d’intelligence est avant tout un signe de nervosité", qui me fait penser à un ami cher – elle lui irait comme un gant ; le corps comme abritant un second corps, "le corps comme cage de l’animal" ; "un monde où plus rien n’arrive physiquement, mais où tout s’enchaîne mentalement" et n'avoir jamais lu description plus précise de ce qu'on tente d'écrire – "les "si", les "car", les "alors" qui occupent le devant de la scène" ; le temps mental du would be ; le célibat comme "la part d’insularité de chaque personnage" ; le processus de l’attente "en droit indépendant de ce qui est attendu" – cette phrase, encore : "L’attente n’attend pas que quelque chose arrive ; elle a, au contraire, pour seule fonction d’empêcher qu’il arrive quoi que ce soit" ; le temps vécu "sous le régime de la perte" : ""Ce qui aurait pu être", les mots les plus tristes de la langue", écrit William. Rideau.

Quelqu’un savait pour ce livre. Tout peut bien hésiter ou dévisser – il me reste cette chance, aussi rare qu'immense.   

30 octobre 2008

Vieillir en milieu périurbain

saisons.jpgLe froid s’est installé – premier matin givré sur le château, la buée sortant de la bouche des gardiens et des jardiniers, des feux mal éteints parsemés dans le jardin. Il y a une heure à Paris, on ne sentait que le froid – mais arrivée ici, c’est l’hiver. Il n’y a que les arbres pour permettre de reconnaître les saisons. Dans la ville, les immeubles, les voitures, les carrefours, tout empêche de sentir le temps passer. L’éternel automne urbain et l’illusion d’un présent permanent – des chantiers jamais finis, les mêmes embouteillages – qu’est-ce qui nous prouve que ce ne sont pas chaque jour les mêmes conducteurs, bloqués dans les mêmes rues, les mêmes automobiles, pris dans le mouvement sans terme du recommencement quotidien ? Ici, aucun doute, chaque année entame un sillon qui creuse davantage le précédent, il suffit d’un regard sur le parc, le paysage trop changeant pour maintenir le mirage des choses durables. Tout périt dans la nature, et les arbres se dépouillent à mesure que les enfants grandissent. La géographie encore une fois transmuée en réseau de liaisons intimes – les boulevards comme un portrait de Dorian Gray, maintenant à distance du temps, la nature comme un rappel à l’ordre, brutal : au fait, le temps passe.

29 octobre 2008

Idiothèque

idiothèque.jpgLes volumes reliés plein cuir de ce qui rend bête, avec le sourire sans fin des enfants, sur papier vélin – autre chose que l’exultation sur laquelle on écrivait il y a peu, quelque chose de plus lent, de plus doux, de plus long : les crêpes au Nutella, n’importe quelle série américaine un tant soit peu dialoguée, les dessins de Sempé, un homme en particulier, devant qui on devient stupide sans rien pouvoir y faire, retrouver un ami à une terrasse où on peut fumer, le pop-corn salé du cinéma, la lumière d’aube sur Paris, la douche lorsqu’elle brûle presque, le regarder dans les yeux, écouter un ami trop vif – un personnage à lui seul, au-delà de toute fiction – parler au coin du feu en agitant les mains, lire les pages obsessionnelles des chercheurs fous qui m’encerclent, me rendormir et reprendre le rêve là où il en était, sentir ses bras m’enserrer, croire encore pour quelques jours que les États-Unis vont élire un président démocrate, l’humour grinçant de Régis Jauffret, espérer qu’on y arrivera, le frisson d’avoir le temps, relire Franny and Zooey, qu’il parle de Confessions d’un chasseur d’opium avec des étoiles dans les yeux – l’écriture d’une classe absolue de Nick Tosches, partir bientôt à New York, découvrir qu’il existe des textes inédits de Susan Minot, penser à lui, ne pas y penser et puis y repenser, parler de lui à quelqu’un que j’aime – qui me regarde en souriant, quelqu’un qui me rendrait capable de rester incorrigible uniquement pour l’amuser, pouvoir travailler avec la vue sur le parc durant un mois encore avant la relégation au sombre rez-de-chaussée d’une aile, attendre un train, l’impression de partir en week-end tous les matins sur l’A4, Mojave 3 et ses volutes quand l’autoradio coopère, l’attendre, ne plus l’attendre, l’attendre, se dire qu’on n’a rien de mieux à faire, qu’il habite cette attente et que c’est déjà ça, écrire aux heures creuses, celles qui s’étirent dans les bureaux dont on se souvient, le retour chaque soir à Paris, l’archange de la Bastille au loin contenant la ville entière et ses promesses, l’angle Saint-Maur/Oberkampf, Bretagne/Turenne, toute la géographie secrète, palpitante, du moment, penser aux cartes intimes de la ville, les quartiers hantés, les quartiers interdits, les visas invisibles exigés à l’entrée de certains arrondissements – leurs souvenirs aigus, et les quartiers chéris, toute la ville traversée avec lui, recouvrant chaque lieu de son unique présence, effaçant, implacablement – les rues rendues vierges et innocentes, ouvertes, douces et indulgentes – Paris comme le théâtre unique du lendemain, les autres villes perdues dans le lointain. Avoir envie de l’emmener à Tanger, de voir le soleil se lever d’une terrasse blanchie à la chaux, le thé à la menthe fumant contre les paumes. Ou qu’il m’emmène en Argentine – quelque part entre Buenos Aires et le Sud, dans une Patagonie sortie de vieux romans, déserte et mythique, prise dans des vents contraires. Rêvasser, savoir qu’il n’en sera rien, s’en moquer, rêvasser quand même, cesser momentanément de détester les chevaux, juste pour imaginer errer au cœur de l’Argentine quelques semaines. Se dire que l’imagination est une bien belle invention. Qu’il y a en elle mille vies tout aussi réelles que l’unique proposition de ce qui advient. Que les possibles ont un inimitable goût du sucre roux. Que passer la main dans ses cheveux et la douceur sont une seule et même chose. Que certains mots ont été inventés pour certains hommes : le mot intrigue, le mot propos, le mot fragile, le mot incertain, le mot craintif, le mot grognement, les mots plus tard, ailleurs, autrement, les mots peut-être, éventuellement, évidemment. Certains mots comme un prénom démultiplié, les miroirs brisés d’un unique visage. Quelques tomes de l'infinie collection de cette précieuse idiothèque dont les rayons ploient si on sait la préserver, et capable de faire de n'importe quel hiver installé un été indien déguisé.